"Depuis que je suis maman, je ne me sens plus femme."
Cette phrase, ou une version approchante, revient régulièrement en consultation. Parfois dite avec tristesse, parfois avec soulagement, comme si ne plus se sentir femme désirante était finalement plus simple à porter que la contradiction entre les deux.
La maternité transforme tout. Le corps, le temps, les priorités, l'identité. Et dans cette transformation, la sexualité est souvent la première chose qui disparaît, silencieusement, progressivement, parfois définitivement.
Ce n'est pas une fatalité. Mais pour le comprendre, il faut regarder ce qui se passe vraiment.
La maternité comme refuge
Ce que j'observe en consultation, c'est que beaucoup de mères se cachent derrière leur maternité, de manière plus ou moins consciente, pour éviter la sexualité.
L'enfant devient une excuse commode et socialement acceptable. "Je suis fatiguée." "Il peut se réveiller." "J'ai besoin de me lever tôt." Tout cela est souvent vrai. Mais tout cela sert aussi, parfois, à ne pas avoir à dire autre chose : que le désir n'est plus là, ou qu'on ne sait plus comment le retrouver, ou qu'on ne se sent plus légitime à l'avoir.
Il y a aussi des femmes chez qui ce retrait est plus profond. Des femmes dont le désir inconscient est d'être uniquement mère et qui se désinvestissent complètement de la sexualité après la naissance, sans que ce soit vécu comme une perte. La maternité remplit quelque chose de si fondamental qu'elle efface le reste. Ce n'est pas un dysfonctionnement, c'est une configuration psychique qui mérite d'être comprise, pas jugée.
L'injonction de reproduction et ses effets
Pendant des siècles, la sexualité a été pensée et transmise comme un acte de reproduction. Faire l'amour, c'était faire des enfants. Une fois l'enfant là, la finalité était atteinte.
Cette représentation, même inconsciente, continue d'agir. Elle s'infiltre dans les familles, dans les éducations, dans les croyances intérieures. Et elle crée une équation implicite : une fois mère, la sexualité n'a plus de raison d'être.
Beaucoup de femmes portent cette croyance sans le savoir. Et beaucoup d'hommes aussi.
Ce qui se passe du côté des hommes
La transformation de leur partenaire en mère déclenche chez certains hommes quelque chose de complexe et de peu nommé.
Pendant la grossesse, le désir diminue souvent, la peur de faire mal, la pudeur face au corps qui change, le sentiment que ce corps n'est plus tout à fait "à eux"... Après la naissance, quelque chose d'autre peut apparaître : voir leur femme devenir mère fait écho, de manière inconsciente, à leur propre mère.
Ce phénomène est bien connu en thérapie. L'image de la mère, interdite, sacrée, asexuée dans l'imaginaire de l'enfant qu'on a été, se superpose à celle de la femme désirée. Et cette superposition peut inhiber le désir, créer une distance, parfois provoquer une véritable inhibition sexuelle dont l'homme ne comprend pas l'origine.
C'est un sujet qui se travaille. Et qui se travaille souvent mieux quand il est nommé.
Rester désirante tout en étant mère
La question n'est pas de choisir entre les deux. C'est de comprendre que l'une n'efface pas l'autre, même si tout conspire à le faire croire.
Une femme peut être une mère présente, attentive, dévouée, et rester un sujet désirant. Un homme peut voir sa femme devenir mère et continuer à la désirer. Mais ni l'un ni l'autre ne se fait automatiquement. Ca se construit, ça se pense, parfois ça s'accompagne.
Ce que je travaille en consultation avec ces couples, c'est d'abord de mettre des mots sur ce qui s'est passé, dans le corps, dans la tête, dans la relation, depuis l'arrivée de l'enfant. Puis de distinguer ce qui relève de la fatigue réelle de ce qui relève d'un évitement, conscient ou non. Et enfin de rouvrir un espace où chacun peut exister à la fois comme parent et comme être désirant.
Ce n'est pas un luxe. C'est une nécessité. Pour la femme, pour l'homme, et pour le couple qu'ils continuent d'être.
Si vous vous reconnaissez dans ce que vous venez de lire, que vous soyez mère ou père, une consultation peut être le point de départ d'un travail sur ce que la parentalité a changé dans votre intimité.